A l’école du sorcier

Les étudiants respectent le maître qui sait… mais ce qu’ils préfèrent par dessus tout, c’est celui qui sait y faire. Le professionnel de la chose, qui a déjà fait ses preuves hors de la salle de classe.

Sorcier de l’écriture – crédit Wikia

 

Sur ce principe, les meilleurs profs d’écriture seront les écrivains. Ils sont publiés, lus, reconnus, l’écriture ils connaissent. Dans le monde anglo-saxon, ils parcourent les universités où ils donnes des cours de creative writing. En France, ça se fait moins. Alors, quand on trouve un manuel pour apprendre à écrire publié par un authentique écrivain, on saute dessus. C’est comme le grimoire du sorcier, c’est plein de bonnes formules.

Hédi Kaddour, vous connaissez ? Son dernier livre, Les Prépondérantes, a reçu le Grand Prix du roman de l’Académie française, ex aequo avec l’écrivain algérien Boualem Sansal. Alors bien sûr, 2015 a été l’année de l’Orient pour les lettres françaises. Les deux auteurs étaient déjà en lice pour le Goncourt, finalement attribué depuis Tunis au roman syrien de Matthias Hénart. N’empêche : Les Prépondérantes, quel bouquin ! Lisez-le, vous verrez, le prix n’est pas volé. Voilà quelqu’un qui sait écrire.

xvmc44396bc-7c0a-11e5-a581-31c2ff583d8b
Hédi Kaddour – Crédit lefigaro.fr

 

Solide romancier, Hedi Kaddour est aussi un bon prof. Il n’a pas fait que des romans : comme beaucoup de profs (c’est son premier métier), il a publié sous son nom des profils, des méthodes. Le genre de petits livres que les étudiants se repassent la veille de l’examen. Des petites bouées, pour ne pas se noyer dans la mer des programmes.

Son guide pour l’écriture est intitulé Pour les adjectifs, vous viendrez me voir. Publié en 1995 aux éditions d’une école de journalisme, il est reparu sous le titre Inventer sa phrase aux Éditions Victoires en 2007.

Ce n’est pas grand-chose, ce petit livre. Une quarantaine d’extraits de textes, chacun de quelques lignes. Certains de ces textes sont des exemples à ne pas suivre. Chaque exemple est suivi d’un commentaire, de deux pages environ, à destination première des étudiants en journalisme. Mais la langue est à tout le monde, et les conseils du romancier me semblent utiles à tous : pour rédiger un mail, un rapport de stage ou un mémoire de fin d’étude.

Parlons des adjectifs, puisqu’ils sont dans le premier titre de son livre. Page 46, il livre au lecteur l’exemple d’une phrase : « Mathilde est blonde, calme et réfléchie ». Cette phrase, il va gentiment dire qu’elle est nulle : « Qu’y a-t-il dans ces trois adjectifs sinon un ordre de la confirmation ? Plus la phrase avance, plus la description vient se couler dans la formulation d’un type. Et le regroupement des adjectifs sur un rythme ternaire ne fait que renforcer l’impression de déjà-vu. Banalité des mots, platitude du croquis, peu d’intérêt du personnage ». Méchanceté du prof. Indulgence aussi : on ne connaîtra pas le nom de l’auteur. Conseils du romancier, pour finir : « Voyez comme une autre Mathilde, celle de Colette, passe du statut de cliché tout fait à celui de vrai personnage, grâce à un peu d’inattendu : « Mathilde est blonde, paresseuse et fanée ». On comprend que l’auteur de la phrase nulle, c’est Kaddour lui-même… qui a plagié Colette pour la pédagogie.

On sent que Kaddour aimait bien Roland Barthes : même style, même format que les Mythologies. Même projet de faire un livre où l’on apprend en s’amusant. Plus de quarante entrées, deux pages de chaque : quand l’une n’accroche pas, on passe à la suivante. C’est inégal, c’est vrai, mais c’est parfois très bon. J’ai une petite faiblesse pour le « donner à voir » de la page 14, qui commente cet extrait d’un reportage d’Armelle Thoraval paru dans le Point en 1992 : « Debout sur une jambe, l’autre repliée, un doigt dans l’oreille gauche. Nous sommes une centaine à être soumis à l’exercice, genre fin de banquet pour Français un peu éméchés ; vaguement  honteux. Mais dociles ».

Kaddour adore – moi aussi. Voici son analyse : « La première phrase de l’article est une phrase nominale. C’est un « donner à voir » qui force l’attention. Il n’y a pas de verbe, pas d’action : il s’agit, en une douzaine de mots, de figer le gros plan d’une attitude surprenante. Deux virgules suffisent à scander les trois coups de crayon d’un croquis à vocation comique. Il n’est pas question de tout décrire, il faut faire sentir l’essentiel ».

J’aime beaucoup l’idée qu’il développe ensuite : faire le bref portrait d’une situation instable permet d’attraper le lecteur, de l’obliger à lire la suite. Problématique millénaire du conteur, au moins depuis Shéhérazade et ses 1001 Nuits. Il poursuit : « Ce montage es doublement instable. Physiquement, cette station sur une jambe ne saurait durer. Et moralement, le mélange de honte et de docilité appelle, sinon une résolution, au moins une explication. La suite du texte devient alors une nécessité. C’est aussi cela, l’efficacité d’une écriture : rendre nécessaire la phrase qui vient après ». Un romancier qui donne des cours de magie littéraire ouverts à tous, ce n’est pas que dans les films.

xvmc44396bc-7c0a-11e5-a581-31c2ff583d8b
Poudlard – crédit virginradio.fr